Passa al contingut principal

DÉCISION


Aujourd'hui est un grand jour dont les encyclopédies parleront: c'est le jour de mon début comme écrivain. Comme réponse à tous ceux qui me considèrent comme un indécis, j'ai décidé de mettre par écrit mes pensées les plus intimes, ma conception du monde, mes inquiétudes, mes amours, et tout ce qui va me procurer une place dans l'histoire de la littérature. Ne pensez pas qu'il s'agit d'une décision précipitée; tout au contraire, c'est une idée que j'ai abritée depuis longtemps mais que j'ai voulu, consciemment, garder jusqu'au moment où  j'aurai un bagage culturel, moral et  humain assez intéressant à offrir au monde. Et ce jour est arrivé, je suis prêt à être jugé par l'humanité. 

Mais ne croyez pas que c'est si simple d'écrire. Avant de produire mon "opera prima" je dois considérer quelques aspects.  D'abord, il faut que je choisisse la langue. Ouf, maudit bilinguisme! Si j'écris dans la langue B on va me considérer comme un traître à ma culture,  bien que je m'assure une plus grande diffusion et que j'aie la possibilité de gagner le prix XYZ. Si, par contre, je choisis la langue A, je pourrai obtenir une subvention pour ma contribution à sa normalisation et, en plus, la critique va me coller l'étiquette de "nouvel espoir" d'une littérature minoritaire. C'est délicat, le choix. J'y penserai après.  

Merde! Je n'avais pas pensé au moyen d'écriture. À la main, c'est plus romantique mais trop lent, et en plus j'ai une très mauvaise écriture.  Je ne peux pas taper mon œuvre à la machine car je l'ai mise en gage.  À l'ordinateur, impossible: d'abord, c'est trop vulgaire et, ce qui est plus important,  je devrais en acheter un et apprendre l'informatique. Je pourrais bien enregistrer mon livre avec un baladeur et le faire transcrire...  Bon, ce n'est pas le plus important, la technique. C'est au contenu qu'il faut faire attention! Je reviendrai sur ce point plus tard. 

J'ai un petit dilemme: quel sera le genre de mon début? Je ne suis pas doué pour la rime. Et un truc de prose poétique? Non. Ça y est! Un roman historique dont on tirera une adaptation à l'écran. Je serai très strict avec l'adaptation, je ne vais pas tolérer qu'on me change un seul mot ni qu'on y ajoute de personnage féminin pour donner un rôle à la petite amie du producteur. Pas question!  Mais le genre ce n'est pas déterminant. On ne sait jamais, peut-être vais-je m'incliner pour une œuvre éclectique, postmoderne, plutôt. C'est ce point qui m'intéresse le plus: le titre. C'est le titre qui  confère à l’œuvre toute sa valeur. Ça doit être tout court. Pas un nom de personne, ni d'endroit, c'est déjà trop vu. Zut! Si j'avais un bon titre le reste viendrait tout seul. Parce que j'ai des tas de choses à dire, vous le savez bien, et quand je commencerai rien ni personne ne pourra m'arrêter.  Ce qui est évident, c'est qu'on ne peut pas prétendre tout faire en un seul jour. Le plus dur, c'est déjà fait: j'ai décidé d'écrire, c'est ce qui compte. Une prise de conscience semblable n'arrive pas tous les jours. Je me demande combien d'auteurs ont commencé à écrire le jour même de leur naissance au monde des lettres. Je dois prendre mon temps pour digérer mon nouvel état. 

Je vais appeler quelques maisons d'édition pour leur faire connaître la bonne nouvelle: il faut faire attention à la promotion de nos jours! Mais maintenant c'est trop tard et, en plus, il faut trouver une bonne stratégie publicitaire, capable de me présenter comme un auteur à ne pas manquer. Et ça, c'est fatigant, plus que n'importe quel effort physique.  Je vais regarder un peu la télé pour me détendre et, qui sait, peut-être trouverai-je une source d'inspiration dans ses images. Vous savez, nous les auteurs sommes comme ça! 

Février 1997. 

*Ce récit a gagné le 3ème prix du concours de contes et nouvelles "Mots passants", décerné par le département de Philologie française de l'Universitat Autònoma de Barcelona.