
Je viens de voir L'homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Ou peut-être devrais-je plutôt dire "regarder", car je l'ai vu chez moi, en support vidéo. À l'heure actuelle, je ne vais rien vous apprendre si je constate qu'il y a de nombreuses différences sur les plans artistiques et techniques entre la vision d'un film sur l'écran d'une télé et sur l'écran d'une salle de cinéma. Mais, en tout cas, je voudrais attirer l'attention sur les attitudes des spectateurs qui ont énormément changé dès l'apparition de la télévision et, en particulier, du magnétoscope. On ne voit pas les films de la même façon qu'avant, on y applique un "regard de magnétoscope", dispersé, insignifiant et, surtout, domestique.
Pour tous ceux qui font partie du cercle d'oiseaux rares connu sous le nom de cinéphiles, le magnétoscope est un pis-aller. Qu'est-ce qu'on peut faire pour revoir les films qui ont compté dans notre vie? Attendre patiemment qu'on les passe sur la télé, croiser nos doigts pour qu'on respecte le format et invoquer tous les saints afin que le doublage soit le moins affreux possible. Il y a un dernier handicap que les cinéphiles pauvres, ceux non abonnés aux chaines codées, doivent affronter: la publicité. Moi, qui ai une "petite" collection de quelques 600 films en vidéo dont la plupart enregistrés sur la télé, je peux me vanter de les avoir nets d'annonces, ce qui veut dire que j'ai dépensé pas mal de temps à les enregistrer en arrêtant au moment où la publicité les envahissait par trahison. Comme d'autres cinéphiles, j'ai eu la prétention d'éviter le "regard de magnétoscope", accroché à la drogue de la télécommande pour accélérer la pub gênante. J'ai voulu m'approcher d'un "regard de cinéma", où l'histoire racontée par le metteur en scène ne s'arrête pas avant la fin, où l'on puisse encore y pénétrer, y croire et s'y identifier.
Je vais encore plus loin et chaque fois que je vois ou revois n'importe quel film, je suis un rituel qui révèle que j'ai vécu une époque où aller au cinéma était un évènement: après m'avoir pourvu d'un fauteuil confortable, je branche le magnétoscope sur ma chaîne hi-fi, j'éteins la lumière et j'essaie d'oublier qu'il s'agit d'un enregistrement malgré la présence du logotype de la chaîne d’origine. J'ai besoin de cette concentration capable de me rendre la magie éprouvée quand je découvrais ou redécouvrais des titres capitaux dans les cinémas de répertoire, aujourd'hui disparus.
Les reprises n'existent plus à Barcelone: elles sont confinées à la cinémathèque ou aux salles d'art et d'essai, destinées à être consommées par un public minoritaire. J'ai eu le cœur gros quand je n'ai pas compté plus de 30 personnes lors de la reprise de l'excellent Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder. C'était un vendredi soir... Même la reprise d'un film de grand spectacle comme La Guerre des étoiles a dû se déguiser en nouveauté, avec l'ajout des effets spéciaux informatiques, pour attirer l'attention d'un public qui considère la révision des films comme une affaire sans intérêt, comme un dernier recours après la télé ou le vidéoclub d'à côté.
Truffaut affirmait qu'en tant que cinéphile il adorait la vidéo. Pour moi, posséder une vidéothèque est ma façon de répondre à la question "Quels films emporterais-tu sur une île déserte?"
Mai 1997 (révisé en mars 2021).
Pour tous ceux qui font partie du cercle d'oiseaux rares connu sous le nom de cinéphiles, le magnétoscope est un pis-aller. Qu'est-ce qu'on peut faire pour revoir les films qui ont compté dans notre vie? Attendre patiemment qu'on les passe sur la télé, croiser nos doigts pour qu'on respecte le format et invoquer tous les saints afin que le doublage soit le moins affreux possible. Il y a un dernier handicap que les cinéphiles pauvres, ceux non abonnés aux chaines codées, doivent affronter: la publicité. Moi, qui ai une "petite" collection de quelques 600 films en vidéo dont la plupart enregistrés sur la télé, je peux me vanter de les avoir nets d'annonces, ce qui veut dire que j'ai dépensé pas mal de temps à les enregistrer en arrêtant au moment où la publicité les envahissait par trahison. Comme d'autres cinéphiles, j'ai eu la prétention d'éviter le "regard de magnétoscope", accroché à la drogue de la télécommande pour accélérer la pub gênante. J'ai voulu m'approcher d'un "regard de cinéma", où l'histoire racontée par le metteur en scène ne s'arrête pas avant la fin, où l'on puisse encore y pénétrer, y croire et s'y identifier.
Je vais encore plus loin et chaque fois que je vois ou revois n'importe quel film, je suis un rituel qui révèle que j'ai vécu une époque où aller au cinéma était un évènement: après m'avoir pourvu d'un fauteuil confortable, je branche le magnétoscope sur ma chaîne hi-fi, j'éteins la lumière et j'essaie d'oublier qu'il s'agit d'un enregistrement malgré la présence du logotype de la chaîne d’origine. J'ai besoin de cette concentration capable de me rendre la magie éprouvée quand je découvrais ou redécouvrais des titres capitaux dans les cinémas de répertoire, aujourd'hui disparus.
Les reprises n'existent plus à Barcelone: elles sont confinées à la cinémathèque ou aux salles d'art et d'essai, destinées à être consommées par un public minoritaire. J'ai eu le cœur gros quand je n'ai pas compté plus de 30 personnes lors de la reprise de l'excellent Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder. C'était un vendredi soir... Même la reprise d'un film de grand spectacle comme La Guerre des étoiles a dû se déguiser en nouveauté, avec l'ajout des effets spéciaux informatiques, pour attirer l'attention d'un public qui considère la révision des films comme une affaire sans intérêt, comme un dernier recours après la télé ou le vidéoclub d'à côté.
Truffaut affirmait qu'en tant que cinéphile il adorait la vidéo. Pour moi, posséder une vidéothèque est ma façon de répondre à la question "Quels films emporterais-tu sur une île déserte?"
Mai 1997 (révisé en mars 2021).