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SAUVÉ


Île inconnue, le 25 novembre 1999.

A l’attention de n’importe qui,

Si je ne me trompe pas, on vient de faire naufrage. Voilà une expérience que je n’avais pas encore vécue. J’ai fait le tour du monde en prenant des photos dans tous les conflits armés des 25 dernières années mais je vous jure que je ne m'étais jamais mouillé les pieds!

À dire vrai, je me suis réveillé dans l’eau - j’ai trop bu pendant le vin d’honneur offert par le capitaine - qui heureusement n’était pas froide: c’est l’avantage de faire une croisière dans la Mer du Sud.

Comme je suis un bon nageur, regagner la côte ne m’a pas représenté un grand effort. Mais à qui appartient cette côte ? Il faudra bien le découvrir... mais sans se presser, car j’ai tout le temps du monde, mon voyage, à présent, n’a pas un jour de retour fixé à l’avance.

L’île n’a pas l’air d’être habitée. Si elle l’était, j’aurais déjà aperçu quelque touriste japonais sous les cocotiers et, par contre, les seuls touristes que je vois sont ceux qui, comme moi, ont survécu au naufrage. J’espère qu’on aura de bons rapports entre nous: on est tous dans le même bateau. Pardon!

En fait, c’est aussi la première fois que j’écris une expérience vécue: d’habitude je les photographiais. La seule chose que je regrette c’est d’avoir raté le naufrage: je n’ai pas entendu les cris de panique, ni les ordres de l’équipage,... rien du tout. C’est dommage parce que j’aurais pu en tirer un bon reportage. Tant pis, je vais raconter l'“après-naufrage” qui sera, bien sûr, passionnant.

Vous m’accorderez que c’est un drôle de début pour un écrivain en herbe comme moi d’autant plus que j’ignore si j’aurai quelque lecteur. Cette idée m’encourage, c’est pourquoi je tiens à ne pas m’arrêter, à décrire soigneusement cette lutte pour la vie qui vient de commencer.

Comment prendre congé d’un inconnu? Je ne peux pas rester dans l’attente de vos nouvelles ni vous exprimer mes meilleurs sentiments. Je vous dis seulement “à bientôt” car peut-être demain je reprendrai ma lettre, si j'en ai envie. Si vous pensez qu’il s’agit d’une drôle de lettre vous avez raison: ce n’est pas une lettre, c’est plutôt un journal et je ne l’enverrai nulle part. Est-ce que quelqu’un pensait que je voulais qu’on me sauve?

Décembre 1999.