
Penché sur la balustrade de la Terrasse de Lévis, les yeux fixés sur le blanc-bleu du traversier qui venait de sortir de cette banlieue charmante et qui naviguait vers le centre historique bondé de Québec, le jeune homme se dit qu'il n'avait pas envie, ce soir-là, d'aller dîner avec ses camarades du cours d'anglais. Ce serait comme tous les autres dîners de fin d'année auxquels il était allé auparavant, pensa-t-il. Mais tandis qu'il s'habillait machinalement, l'image précise de l'une de ses camarades lui vint à l'esprit, assure-t-il. Le jeune homme eut la sensation que ce serait agréable de la revoir une dernière fois. Ce n'est pas parce qu'ils avaient établi une amitié particulière — ils n'échangèrent que quelques mots pendant toute l'année — ni qu'il ait constaté un quelconque intérêt de la part de la jeune fille. Non. Il soutient que c'était simplement l'idée de la revoir qui lui plaisait.
Le jeune homme n'y pensa plus jusqu'au moment où ils se revirent, à l'endroit convenu pour le rendez-vous de ceux qui étaient déjà d'anciens camarades. Il y en avait trois ou quatre, mais il affirme que les revoir provoqua chez lui une certaine indifférence. En revanche, il se réjouit d'apercevoir que la jeune fille qui quelques heures auparavant lui avait traversé l'esprit était là. Après avoir attendu quelques minutes, les huit camarades du moment partirent vers le restaurant. Le jeune homme assure que la jeune fille et lui parlèrent sans arrêt pendant ces minutes d'attente et durant le parcours qui les mènerait au restaurant où ils s'assiéraient, sans préméditation, face à face.
Il est fréquent, dans ce genre de dîners, qu'on raconte d'abord des plaisanteries et que, après quelques verres de vin, la conversation soit orientée vers le domaine des anecdotes du cours, pour en finir avec les potins sur des camarades absents. Le jeune homme dit que la jeune fille et lui suivirent, inconsciemment, un chemin à part, le courant d'un fleuve dont le parcours les rendait de plus en plus complices. Il se sentait comme s'il s'agissait d'un dîner privé, d'un tête-à-tête désiré et fortuit à la fois.
Le jeune homme jure que pendant une incursion de la jeune fille aux toilettes, un vendeur de fleurs indien entra dans le restaurant. Il ne peut pas se souvenir des raisons pour lesquelles il lui offrit une fleur en cadeau. Il pourrait jurer qu'à ce moment-là, il ne prétendait ni ne s'attendait à rien. Mais personne ne le croirait.
L'addition réglée, tous partirent. Le jeune homme mit sa vieille Ford à disposition de la jeune fille et elle accepta. Il remercia intérieurement la complicité du reste des camarades qui montèrent dans d'autres bagnoles afin de les laisser seuls.
Du chemin vers un endroit où prendre un dernier verre tout en dansant, le jeune homme assure s'en souvenir comme d'une révélation : les coïncidences d'idées et d'expériences vécues, de désirs et d'envies, notamment leur goût de la langue française et leur rêve de visiter un jour le Québec, étaient, à son avis, surprenantes, presque irréelles.
Il confesse qu'une fois arrivés au local à la mode choisi, il l'aimait déjà. Même aujourd'hui, il se demande comment il est possible d'aimer quelqu'un dont on a fait la connaissance en quelques heures. À vrai dire, il sentait à ce moment tout le poids de la peur de l'échec. Il affirme qu'il ne savait pas s'il fallait agir ou non. Il n'aurait pas supporté le mépris une autre fois, cette idée le terrifiait. Boire était, donc, le meilleur choix pour répondre à un dilemme qui, avec la clarté, devenait de plus en plus angoissant.
Il certifie que, malgré sa maladresse naturelle, il dansa. Elle aussi, mais avec une grâce pour laquelle il ressentit, en même temps, envie et désir.
Le jeune homme finit son gin-tonic au moment où les chansons romantiques commencèrent. Il affirme l'avoir invitée à danser, et qu'elle accepta. Son corps était proche du sien pour la première fois, dans les limites de la correction, bien entendu.
Le jeune homme, avec peur, s'approcha d'elle. Il affirme que, malgré lui, il ne pensa pas, mais agit. Il était prêt à recevoir une gifle comme réponse à l'approche de ses lèvres. Au contraire, il reçut un baiser qui lui réchauffa l'âme et le corps aussi. Le premier baiser fut suivi d'autres, quelques-uns timides, quelques-uns passionnés, mais tous inoubliables.
Le jeune homme jure qu'il n'avait jamais cru ni à la providence ni à la prédestination, mais il admet que ce soir-là, ses convictions furent bousculées. Il sentit qu'ils étaient du même côté de l'amour, et avec ces mots empruntés à une chanteuse québécoise il le lui dirait sous forme de cassette quelques jours plus tard.
Il ne continue plus : le jeune homme ne veut pas faire un récit de ce qu'ils se dirent à l'intérieur de la voiture quand ils quittèrent la boîte ni de tous les événements qui ont conduit à ce qu'aujourd'hui, sept ans après, la jeune fille soit sa femme et qu'ils soient en voyage de noces au Québec. Le jeune homme se dit qu'il voulait seulement remémorer leur première rencontre, et qu'ainsi il l'a fait, pendant que le traversier parcourait le Saint-Laurent et rejoignait l'autre rive.
...
La jeune fille, assise sur la pelouse du parc, regarde son mari. Elle sait que s'il n'a pas bougé pendant dix minutes, c'est parce qu'il s'est abandonné à sa pensée, à ses confessions, qu'il est parti probablement vers le passé, vers son intérieur. Tout à coup, il s'est retourné et, d'après son regard, elle a constaté ce qu'elle a toujours su : ils étaient, comme dit une chanson à laquelle elle tient beaucoup parce qu'il le lui a enregistré quelques jours après leur rencontre, du même côté de l'amour. Maintenant, du côté de Lévis.
Récit présenté au concours littéraire "Auteurs recherches", édition 2002: www.botakap.com
Avril 2002.