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ESSAI: Le français du Québec

Foto: Enric Monné

Introduction et consolidation d’une langue. 

Comme toutes les langues européennes parlées en outremer, le français doit sa présence au Nouveau Monde à la politique colonialiste entamée par la France depuis le XVIe siècle. Ainsi, suivant l’exemple d’autres puissances du Vieux Continent, le roi François I a envoyé le Breton Jacques Cartier à la découverte de nouveaux territoires pour bâtir un empire colonial français en Amérique du Nord. C’était l’année 1534, mais il faudrait attendre 1608 pour qu’un autre explorateur, Samuel de Champlain, fonde la ville de Québec et les premiers colons s’y établissent.

Les nouveaux territoires ont été dénommés par le roi Henri IV « Nouvelle France » et ont intégré, au sommet de son expansion, cinq vastes territoires : le Canada, l’Acadie, la baie d’Hudson, Terre-Neuve et la Louisiane. La cruauté du climat et le péril indien n’attiraient pas les français à y émigrer, et pendant le premier siècle de présence coloniale les habitants n’ont pas dépassé la centaine et se sont concentrés notamment dans les futures provinces canadiennes du Québec et de la Nouvelle-Écosse, appelées à l’époque le Canada et l’Acadie, respectivement. C’est entre 1627 et 1663 que la population a augmenté considérablement pour atteindre les 2.500 habitants. Les régions françaises qui ont donné le plus d’émigrants sont la Normandie, la Bretagne, la Champagne et l’Aquitaine. Si l’on fait attention au groupe social des colons, la plupart étaient paysans et artisans, suivis par les fonctionnaires.

À partir de 1663, Louis XIV s'est impliqué activement pour peupler la Nouvelle France : grâce à une politique matrimoniale consistant à envoyer des jeunes filles aux colonies, à gratifier les familles nombreuses et à punir le célibat, en 1754 le Canada a atteint les 55.000 habitants, l’Acadie, 10.000 et la Louisiane, 4.000. Ces femmes, connues comme les filles du roi, étaient des orphelines issues de familles de petits fonctionnaires et militaires, surtout de la région d’Île de France.

Pendant l’Ancien Régime la France n’était pas encore l’état monolingue qu’on connaît aujourd’hui. Il faudrait attendre la Révolution de 1789 pour que les thèses jacobines s’imposent et on a initié un processus de persécution des langues autres que le français sous l’accusation de provoquer la régression et l’inégalité entre les citoyens. Étant donné la diversité de l’origine des colons, la plupart de la nouvelle population ne pouvait donc pas parler le français correctement, hormis ceux qui provenaient d’Île de France. C'est-à-dire que les Québécois sous la première domination française parlaient normand, picard, poitevin, breton, etc. Selon Philippe Barbaud, professeur de l’Université du Québec à Montréal, pendant la première moitié du XVIIe siècle, la Nouvelle France a vécu ce qu’il appelle le choc des patois (sic). Dans Le choc des patois en Nouvelle-France, il établit trois groupes linguistiques: les francisants, les semi-patoisants et les patoisants. Les francisants (38’4% de la population), étaient des nobles, des membres du clergé, des officiers, des administrateurs et des grands négociants. Ils parlaient tous un français populaire parisien, truffé d’argot et de provincialismes. Les semi-patoisants (31’4%) pouvaient comprendre le français mais les patoisants (30’3%) l’ignoraient complètement. Bien que les francophones ne représentent qu’un peu plus du tiers des locuteurs, les langues régionales n’ont pas eu une meilleure fortune au Canada qu’en France. Au contraire : vers la fin du XVIIe siècle l’unité linguistique se serait accomplie, tandis qu’en France métropolitaine il a fallu patienter jusqu’au XXe siècle.

Toujours selon Barbaud, les semi-patoisants (notamment les Normands et les Poitevins) sont devenus rapidement francophones, en laissant les patoisants en minorité et en les forçant à devenir bilingues. En plus, la pluralité de leurs langues d’origine a empêché qu’aucune d’elles n'ait pu devenir une vraie alternative au français. Selon cet auteur, aucune politique linguistique n’avait été élaborée pour la Nouvelle France afin d’assurer la prédominance du français. Il ne faut pas, pourtant, négliger que c’était la langue de la monarchie et que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts prescrivait depuis 1539 son usage officiel. Ainsi, c’était en français que s’exprimait l’administration royale, les fonctionnaires, les officiers, le clergé, les soldats venus de la métropole et les enseignants.

Le rôle de l’école canadienne de cette époque mérite toute notre attention : à la métropole, il faudrait attendre 1881 pour qu’on crée l’école républicaine, obligatoire, laïque et gratuite qui impose le français comme langue unique de l’enseignement; en Nouvelle France, par contre, au XVIIe siècle existaient déjà des écoles confessionnelles qui enseignaient plusieurs matières incluant, bien entendu, la religion et le français. C’était, en plus, un enseignement primaire ouvert à tous les habitants de la colonie, citadins et paysans, et très efficace, selon les résultats obtenus: 80% de la population pouvait lire et écrire en français. On peut affirmer, donc, que le processus de francisation n’a pas été si naturel **qu'**on le prétend.

Il y a aussi des facteurs qui n’ont aucun rapport avec ce qu’on pourrait appeler « le caractère officiel » linguistique et qui ont été déterminants pour imposer la langue française au Canada. Dans le processus de construction d’un nouveau pays, c’est normal que les immigrants adoptent une position de rupture avec leur passé et abandonnent même leur langue d’origine. Aussi, toute colonie exprime un désir de se rapprocher des goûts et modes de la métropole, c’est pourquoi l’adoption du français s’est produit si rapidement. Il y a, d’après Barbaud, un troisième élément qui a imposé imperceptiblement la langue non seulement aux colons mais à leurs descendants : les mariages. On a déjà parlé des filles du roi et de leur francophonie en raison de leur origine. Le rôle de transmission de la culture joué par les femmes a toujours été décisif dans toutes les sociétés anciennes et le cas du Canada n’est pas une exception d’autant plus que les caractéristiques du territoire obligeaient les hommes à rester loin de leurs familles en les empêchant de transmettre leur parler maternel. C'est-à-dire que la plupart des couples canadiens avaient, au moins, l’un des membres parlant français, une situation de brassage qui en France s'est produite beaucoup plus tard.

Quel français parlait-on au Canada à cette époque-là ? Selon les chroniqueurs, il paraît qu’il n’était pas très différent sur le plan de la prononciation et de l’accent de celui de la France. La noblesse et les fonctionnaires parlaient la « langue du roi », bien entendu, et le peuple, après l'établissement de l’unité linguistique, utilisait la variété parisienne, même si elle avait quelques dialectalismes normands et certains archaïsmes. Cependant, les experts ont aperçu quelques mots pris du langage des marins qui ont élargi leur sens (amarrer pour attacher ou hâler pour tirer), ainsi que l’invention des nouveaux termes (poche pour sac, rafale pour coup de vent, tanné pour ennuyé, relevée pour après-midi ou chance pour bonheur). Les influences des langues indiennes n’ont pas été très importantes pendant la domination française et elles se sont localisées dans le domaine de la toponymie ou de la faune et la flore autochtones. Par exemple, le nom Canada vient de l’iroquois kanata (village) et Québec, du terme micmac gepèg (détroit).

Pour finir ce chapitre, il nous reste seulement à signaler que les efforts pour apprendre le français aux autochtones (10% de la population du territoire) a été un échec. Par contre, il a eu des français qui ont appris les langues autochtones soit pour des intérêts commerciaux soit pour des raisons de foi. Les lettres du jésuite Jean de Brébeuf, contenues dans le volume Écrits en Huronie, sont très recommandables pour comprendre cette époque-là.

La concurrence oppressive de l’anglais. 

La défaite contre la Grande-Bretagne en 1760 signifie la perte définitive de presque toutes les possessions françaises en Amérique du Nord. L’Angleterre devint dès lors la puissance coloniale qui contrôle la Province of Quebec (ex Nouvelle France) et cela équivaut non seulement à une rupture politique, mais aussi à une ruptura econòmica, social i lingüística.

Le futur Canada, en devenant une colonie britannique, a vu comment la classe dirigeante française disparaissait et était substituée par le pouvoir politique et économique anglais. Les francophones – appelés dès lors Canadiens – ont bâti leur résistance aux nouveaux conquérants appuyés sur la défense de la religion catholique, du droit civil français et de la langue, une langue que, pour la première fois dans son histoire, devenait dominée, voire minoritaire. Voici une brève chronologie de la politique de bascule pratiquée par les Britanniques entre 1760 et 1840:

• 1760-1763 : les nouveaux conquérants continuent à utiliser le français comme langue administrative mais la connaissance de l’anglais se perçoit déjà comme un moyen utile à la promotion sociale. 

• 1763-1774 : la volonté royale de rendre le Québec un territoire complètement britannique s’impose. On favorise l'immigration anglaise et l'assimilation des francophones, en implantant la religion anglicane et en instaurant des structures politiques et administratives de tradition britannique. L’anglais devient la langue véhiculaire et les francophones, marginalisés, se replient dans l’agriculture. 

• 1774-1783: Londres accorde l’Acte de Québec pour s’assurer la fidélité des francophones vis-à-vis du conflit avec les Treize Colonies (les futurs États Unis). Religion, droit et langue améliorent leur statut. • 1783-1791 : 7.000 anglophones loyalistes, fuyant des États Unis, s’installent au Québec. Les Britanniques tolèrent l’existence d’un double système légal. 

• 1791-1837 : Le Parlement britannique sépare la Province of Quebec en deux colonies -le Bas-Canada (Québec), à majorité francophone, et le Haut-Canada (Ontario), à majorité anglophone- et y instaure un système parlementaire. Cette période connaîtra des conflits politiques permanents entre les deux communautés linguistiques, lesquels dégénéreront en lutte armée (la révolte des Patriotes de 1837). 

• 1837-1840 : Suite à la révolte des Patriotes, les Britanniques décident d'angliciser d’une fois pour toutes les francophones sur le plan politique et démographique.

La solution consiste à peupler le Bas-Canada de sujets loyaux à la couronne et unir les deux provinces pour former une fédération de colonies britanniques en Amérique du Nord.

Ce contexte politiquement si trouble a évidemment influencé le devenir du français parlé au Québec. D’une part, le retour forcé à la métropole des élites françaises a coupé les liens avec la « langue du roi » et a empêché toute politique dirigiste de leur part. Le français d'Amérique a commencé à évoluer dans un sens différent de celui d’Europe: 

• Les particularismes phonétiques et lexicaux (notamment, normands et poitevins), apportés par les colons des XVIIe et XVIIIe siècles, et qui avaient survécu à l'implantation du français standard, ont réapparu en toute liberté. 

• Le caractère populaire de la langue s’est accentué parce que les élites étaient des anglophones et les ouvriers et paysans, francophones. En plus, ces derniers refusaient d’éduquer leurs enfants dans les écoles anglicanes, ce qui a fait augmenter le taux d’analphabétisme. 

• Les Canadiens n’ont pas pu connaître les nombreuses transformations linguistiques qui ont eu lieu en France après la Révolution de 1789 et, par conséquent, leur langue est devenue archaïque. 

• L’imposition officielle ou officieuse de l’anglais a affecté la pureté de la langue et les emprunts à l'anglais ont commencé à l'envahir. 

• Les emprunts aux langues des autochtones vont proliférer sous la domination anglaise.

Il y a plusieurs témoignages de ce changement, parmi lesquels se trouve le célèbre politologue français Alexis de Tocqueville. Ses écrits a rendu évident jusqu’à quel point les Canadiens francophones mêlaient des anglicismes et des tournures anglaises à leur parler. Tocqueville était convaincu que dans un environnement si adverse, la langue française finirait par disparaître. Les propres locuteurs se sont rendus compte aussi de ce processus de modification linguistique. Ainsi, en 1810, Jacques Viger, maire nationaliste de Montréal, a entrepris la rédaction du premier dictionnaire de néologismes canadiens et de mots étrangers.

La l'Acte d'Union de 1840 a signifié la création d’une seule colonie, le Canada-Uni, intégrée par le Canada-Ouest (Ontario) et le Canada-Est (Québec), et dirigée majoritairement par les anglophones. Exclus de la vie politique et économique de leur pays, les francophones se sont réfugiés dans la foi, l'agriculture et le conservatisme. Cette situation a provoqué un effondrement économique qui s’est soldé, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, par l’émigration massive vers les États Unis. Pendant que l'émigration francophone vidait le Québec, l'immigration anglaise remplissait le déficit et faisait augmenter la population anglophone des villes de Québec (40 %) et de Montréal (55 %), occupant tous les postes administratifs, le commerce et l'industrie. On estime que si cette migration ne s’était pas produite, aujourd’hui le Québec aurait une population francophone de quelque 14 millions, au lieu des 7 millions qu'il y a maintenant.

Avec la l'Acte d'Union, l'anglais est devenu pour la première fois la seule langue officielle de façon explicite. Bien que, en 1848, le gouvernement britannique ait aboli cette disposition et on soit retourné au bilinguisme précédent, celui-ci était théorique. Voyons quelques exemples de soumission linguistique: 

• Les lois étaient rédigées en anglais et puis traduites en français. La traduction était souvent si confuse qu’il fallait toujours recourir à l’original; 

• Les hommes politiques qui s'exprimaient en français ne pouvaient être compris par leurs collègues anglophones et vis-à-vis; 

• Au Canada-Est (Québec), l'anglais était la seule langue de l'administration, des affaires, de l'économie, du commerce et de l'industrie; 

• L'industrialisation du pays était dominée par des patrons et des cadres parlant anglais, situation qui continuerait jusqu'après la Seconde Guerre mondiale; 

• Les commerces tenus par des anglophones ou des francophones qui les imitaient se sont multipliés, ce qui a fini par donner aux villes une allure anglaise; 

• La prospérité économique de la colonie a ouvert les portes aux produits britanniques. Le résultat : une transformation des mentalités ou « anglomanie » qui a envahi l’esprit des Canadiens francophones. 

• À partir du XIXe siècle, les textes anglais et français des journaux, qui auparavant étaient identiques, ont commencé à être différents et le nombre des périodiques bilingues ou francophones a diminué considérablement. En plus, ces derniers ont collaboré à l’introduction de nombreux anglicismes dans le parler des lecteurs. 

• L'anglais s'est imposé comme la langue de l’affichage, du travail, du commerce, de l'innovation, voire de la promotion sociale. Les immigrants allophones qui arrivent au Québec se sont intégrés naturellement en anglais. Les termes anglais se sont introduits massivement dans la langue de la population ouvrière urbaine, qui ne connaissait pas les équivalents français. L'industrialisation a implanté au Québec une langue technique et scientifique très anglicisée.  

Les paysans, pourtant, ont continué à parler le français, ignorant l’anglais qui prenait les villes. La reprise des contacts entre les intellectuels francophones et leurs homologues français a rendu évident que le parler des habitants de ce pays n’était pas celui employé à l’Hexagone, qu’il était devenu un français de plus en plus archaïque et différent depuis la rupture avec la métropole. Des intellectuels, écrivains et journalistes comme Arthur Buies, Louis Fréchette et Jules-Paul Tardivel ont œuvré à redonner à la langue son prestige en s’attaquant aux anglicismes, aux archaïsmes et aux provincialismes. La plupart des critiques à la qualité linguistique du français canadien venaient des anglophones, qui pratiquaient la tactique si courante dans l’histoire de mettre en cause les droits linguistiques d’une communauté en qualifiant sa langue de patois ou de dialecte. Évidemment, ces considérations ont fini par propager un sentiment de honte parmi les Québécois presque comparable à celui vécu par les locuteurs des langues régionales en France.

La situation de marginalisation du français s’est aggravée en 1867 avec la promulgation de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique (ou Loi constitutionnelle de 1867), qui créait la Confédération du Canada, intégrée par l'Ontario (Canada-Ouest), le Québec (Canada-Est) et les colonies anglophones du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. Dès lors, les Canadiens français ont été relégués au rang de minorité permanente du Dominion of Canada. Par contre, les anglophones du Québec ont obtenu un statut privilégié qui les protégeait de la majorité francophone de la province. La situation est devenue de plus en plus oppressante avec l'entrée dans la fédération du Manitoba (1870), de la Colombie-Britannique (1871), de l'Île-du-Prince-Édouard (1873), de l'Alberta (1905), de la Saskatchewan (1905) et de Terre-Neuve (1949). Cette époque est donc marquée au Canada anglais par un sentiment anti-français, qui a incité certaines provinces anglophones avec des minorités francophones à interdire le français dans leur territoire (le Nouveau-Brunswick en 1871, le Manitoba en 1890 et l’Ontario en 1912).  

Bien que la Loi constitutionnelle de 1867 proclame le bilinguisme officiel, cette égalité n'a pas empêché le monolinguisme anglais dans la pratique (par exemple, les premiers timbres postaux et billets de banque bilingues datent de 1927 et 1936, respectivement). En réalité, cette période a marqué le recul constant de la situation du français dans des secteurs importants de la vie politique, sociale et économique canadienne, tandis que la population semblait se résigner au fait que leur gouvernement provincial était incompétent pour défendre la francophonie du pays.

Les premières lois linguistiques issues du gouvernement québécois sont très timides. La première (1910) obligeait les entreprises de services publics établies au Québec à s'adresser en anglais et en français à leurs clients. La deuxième (1937), qui accordait la priorité au texte français dans l'interprétation des lois et règlements du Québec, a dû être abrogée un an plus tard, ce qui nous donne une idée de la dépendance des gouvernements québécois vis-à-vis de la minorité anglophone.

L’Église catholique n’a pas beaucoup aidé à la récupération du français non plus. Ancrée dans une conception messianique, l’Église faisait appel à la mission spirituelle d'un peuple d'agriculteurs consacré à propager la foi catholique et la langue française en Amérique du Nord. C'est-à-dire, on accordait aux Anglais l'économie et la richesse matérielle, et aux Canadiens français la possession de la vie éternelle. On négligeait que l’industrialisation, l’urbanisation et l’anglicisation allaient de pair. Le siècle qui avait suivi l'Acte d'Union (1840-1950), celui de la soumission, celui d'un Québec qui prônait que la défense de la langue passait par le traditionalisme et le conservatisme des valeurs rurales, par l'exaltation des archaïsmes de la «langue des ancêtres» et méprisait la langue et la littérature de la France républicaine. Ce siècle était en crise. La concession de l’indépendance au Canada (1926) n’avait pas apporté de solutions aux problèmes de la province francophone. Il était évident qu’il fallait que le gouvernement québécois intervienne pour assurer la protection et la défense des citoyens sur les plans social, économique, éducationnel et linguistique.

Le Québec s’éveille et parle. 

La modernisation du Québec constitue un phénomène politique, économique, social, culturel et, évidemment, linguistique sans précédents. Les années 60 ont marqué le début de ce que l’on appelle la «révolution tranquille», un processus qui a substitué le conservatisme religieux et politique et son immobilisme socioculturel par un programme interventionniste dans tous les aspects sociaux. Ainsi, le gouvernement québécois, occupé consécutivement par le Parti Libéral du Québec (1965-76 et 1985-94) et le Parti québécois (1976-85 et depuis 1994), est devenu le principal moteur du développement collectif.  

La langue française s’est transformée en une arme de combat et en un symbole de libération nationale d'une société qui ne voulait plus être une minorité aliénée. Cette nouvelle vision offensive de la langue a été accompagnée par plusieurs lois linguistiques. Sous le gouvernement du Parti Libéral du Québec on a adopté la Loi pour promouvoir la langue française au Québec (connue comme la loi 63, de 1969) et la Loi sur la langue officielle (loi 22, de 1974). Mais c’est avec le Parti québécois et sa Charte de la langue française (loi 101, de 1977), que le français est devenu la langue normale et habituelle dans tous les domaines. La loi 101 est capitale pour l’histoire du Québec parce qu’elle a réussi à arrêter le processus d’assimilation et marginalisation des francophones, tout en assurant la prédominance socio-économique du français grâce à l’affirmation de la francophonie du Québec en même temps qu’elle accordait des droits linguistiques aux anglophones. En partant du principe d’inégalité compensatoire, cette loi a rendu évident qu’on ne peut pas concéder des droits égaux à deux langues inégales. Le français, donc, non seulement a gardé la place comme langue d’état obtenue avec le Parti Libéral du Québec, mais il est devenu la seule langue officielle de la nation et le principal facteur de cohésion sociale pour tous les citoyens du Québec.

Les gains obtenus pour le français ont subi tout de même quelques reculs importants. La défaite du référendum de 1980 pour l’autodétermination a essoufflé l’élan nationaliste et, en même temps, a déclenché une contre-attaque de la part du Canada anglophone. La loi constitutionnelle de 1982, de caractère fédéral, a signifié une relecture à la baisse de la loi 101 et un certain retour au bilinguisme.

Dans les années 90, une nouvelle politique de bascule a permis certains progrès réalisés par les québécois et, au moins, la conception de communauté duale et bilingue s’est installée dans le contexte canadien. Les Québécois ont rejeté l’autodétermination dans un deuxième référendum en 1995. Bien qu’au Canada les conflits linguistiques ne semblent pas résolus, probablement, les aspirations des francophones sont, pour l’instant, comblées.

Réfléchissons maintenant sur les progrès de la qualité de la langue depuis les années 60. Nous avons vu que à l’époque de l'Acte d'Union, le français québécois n’avait aucun prestige social. Selon l’étude de Chantal Bouchard, La langue et le nombril, on nommait la langue en utilisant des expressions péjoratives comme celles-ci : Canadian French, le patois canadien-français, le Quebec French, la langue canayenne, le Quebec Patois, le parler canadien, le patois canadien, Indian jargon, le canayen, le misérable patois, jargon canadien, le patois vulgaire, Beastly horrible French, langage petit-nègre ou joual. Cette dernière est celle qui est devenue plus célèbre et a son origine dans leur façon de prononcer le mot « cheval ».

Avec la « révolution tranquille », le problème de la qualité de la langue a réapparu et deux positions se sont formées : celle des puristes, qui considéraient que le joual était l’évidence de l’aliénation québécoise et qu’il fallait absolument rétablir les contacts avec la France ; et celle de ceux qui étaient fiers de cette forme linguistique en la considérant comme l’expression du génie du pays. Cette polémique s’est éteinte dans les années 70 grâce à l’interventionnisme de l’Office de la langue française qui depuis 1977 a promu une langue qui ne différait pas beaucoup du standard parisien. Seuls les canadianismes et anglicismes indispensables (quand le français n’avait pas d’équivalents) ont été tolérés.

À l’heure actuelle, le français du Québec montre son évolution vers la standardisation. La « mollesse de la prononciation » que les puristes condamnaient est en franche régression, la richesse de vocabulaire des locuteurs s’est élargie et les anglicismes ont diminué à tel point qu’on risque souvent de paraître ridicule en utilisant des solutions « à la française » pour des expressions qu’on entend en anglais partout.

Grâce à la scolarisation et les nouvelles technologies de la communication, les Québécois se sont rapprochés de ce qu’on connaît comme « français international ». Nonobstant, les enquêtes montrent qu’ils ont encore l’impression de parler et écrire mal. À cet égard, il nous paraît indispensable reproduire les résultats du travail Usages lexicaux propres au français du Québec, réalisé par Marie-Éva de Villers et publié en 1999 dans le magazine Correspondance. Elle a établi l’usage réel et actuel du français au Québec en analysant la langue des deux quotidiens, l’un québécois (Le Devoir) et l’autre, français (Le Monde). Voilà ses conclusions:

I QUÉBÉCISMES ORIGINAIRES DU FONDS FRANÇAIS

  1. Archaïsme : Formes lexicales anciennes, disparues ou en voie de disparition dans le français moderne, mais encore utilisées au Québec et dans certaines régions de la francophonie.

a) Archaïsmes formels Formes appartenant à un état de langue ancien, qui sont toujours vivantes au Québec, mais qui sont disparues de l'usage contemporain standard. Ex. : menterie, dépendamment.

b) Archaïsmes sémantiques Acceptions, attestées en français des siècles antérieurs, qui n'ont pas survécu en français général, mais qui sont toujours usitées au Québec. Ex. : piger dans les sens de « prendre », « voler », « détourner », garde-robe au sens de « placard ».

  1. Dialectalismes : Formes lexicales anciennes qui proviennent de l'un ou l'autre des dialectes de la France et qui sont toujours usitées dans l'usage québécois et parfois dans certaines régions de la francophonie.

a) Dialectalismes formels Unités lexicales originaires de certains parlers régionaux qui sont toujours vivantes au Québec, mais qui ne sont pas usitées dans le français standard. Ex. : écornifler.

b) Dialectalismes sémantiques Acceptions originaires de certains dialectes de France qui ont survévi en français québécois, mais qui n'appartiennent pas à l'usage courant du français standard. Ex. : bec au sens de « baiser », mouiller au sens de « pleuvoir ».

II QUÉBÉCISMES DE CRÉATION

Néologismes : Formes lexicales anciennes ou récentes, créées sur le territoire québécois.

a) Néologismes formels Formes lexicales de création québécoise. Ex. : cégépien, pourvoirie.

b) Néologismes sémantiques Formes lexicales anciennes ou récentes, d'origine française ou étrangère, et dont au moins un des sens est propre à l'usage linguistique québécois. Ex. : dépanneur, babillard.

III QUÉBÉCISMES D'EMPRUNT

Emprunts : Formes lexicales anciennes ou récentes, originaires d'une langue étrangère et intégrées dans l'usage linguistique des Québécois, avec ou sans adaptation phonétique, graphique, morphologique ou syntaxique.

  1. Emprunts à l'anglais Formes lexicales ou acceptions originaires de l'anglais intégrées dans l'usage linguistique des locuteurs québécois. Ex. : coroner.

  2. Emprunts aux langues amérindiennes et à l'inuktitut Formes lexicales empruntées aux langues amérindiennes (amérindianismes) ou à l'inuktitut (inuitismes) pour désigner des réalités de la faune, de la flore, du climat, de la géographie, etc., qui sont propres au Québec. Ex. : achigan, ouaouaron.

  3. Emprunts à d'autres langues Formes lexicales empruntées à d'autres langues (xénismes) pour désigner généralement des réalités propres à d'autres cultures. Ex. : cacher, cachère. 

IV QUÉBÉCISMES CALQUÉS

Calques : Unités syntagmatiques, anciennes ou récentes, composées de mots français, mais constituant une transposition littérale d'une expression, d'une locution ou d'une construction d'une autre langue. Ex.: fin de semaine, crème glacée.

Quelques réflexions finales. 

À quoi bon rédiger une conclusion pour cette approximation à la langue française au Québec ? L’histoire n’est pas encore finie, elle est vivante: tant qu’il y aura deux langues en cohabitation au Canada, on devra parler des avances et des reculs. Et normalement, les reculs sont patrimoine de ceux qui ont une position de faiblesse.

En abordant l’aventure particulière du français en Amérique du Nord, quelques réflexions me sont venues à l’esprit et je voudrais tout simplement les exposer synthétiquement:

  • Il n’y a pas de langues minoritaires mais minorisées. Les paradoxes de l’histoire ont fait que le français, une langue qui se veut d’influence mondiale, qui a inventé la répugnante dénomination de patois et qui est responsable du génocide des langues régionales de l’Hexagone, ait dû « prendre sa propre médecine ». La défense du parler du Québec est légitime non parce qu’il est le français mais parce qu’il est une langue, voire l’expression d’une communauté humaine. 
  • Depuis que le français au Canada a été soumis à la prépondérance de l’anglais, son histoire présente pas mal de parallélismes avec celle du catalan : la substitution des institutions et des lois autochtones, l’interdiction officielle de la langue, l’exclusion de ses locuteurs des centres de pouvoir, la propagation du sentiment de honte, l’assimilation culturelle et linguistique, la dévalorisation de toute une nation, le collaborationnisme des hommes politiques et du capital… Un processus qui conclut, irrémissiblement, avec la disparition d’une culture, à moins qu'on réagisse. 
  • Le français ne se porte aussi bien au Québec qu’en France, c’est évident et normal. Son handicap est le fait qu’il n’est pas la langue officielle d’un état indépendant et que son adversaire est le plus puissant du monde. Son avantage est que cette langue minorisée n’est pas n’importe quelle mais la langue officielle de plusieurs états indépendants qui sont très intéressés à assurer sa survivance en Amérique du Nord. 
  • L’honneur de la récupération du français au Québec revient entièrement aux Québécois. Leur effort pour rattraper l’histoire est surprenant même si les résultats n’ont pas atteint l’idéal. N’importe quel Catalan accepterait volontiers un statut pareil. Dans notre cas, le travail est encore plus ardu, car nous manquons de repères et de « parrains ». Lamentablement, ici on oublie de se mettre en œuvre pour de vrai.

Décembre 2001 (révisé en janvier 2008).