
Quelqu'un avait dit qu'il faudrait interdire la lecture pour la favoriser en créant le goût de l’interdiction. Il s’agit probablement d’une exagération mais cette idée bizarre cache quelque chose de vrai qui nous conduit à nous demander s’il serait utile d’interdire les formes de communication audiovisuelles –voire la télévision et le cinéma – pour favoriser le livre. La réponse est, à mon avis, catégorique : on a beau discréditer le monde audiovisuel, son attrait est incontestable. Mais je me demande : à quoi bon aborder ce débat en termes d’opposition ? L’audiovisuel n’est pas et surtout ne doit pas être l’ennemi de l’écriture, tout au contraire, il doit s’affirmer comme un complément de la capacité de communication de l’être humain.
L’humanité a toujours ressenti le besoin de s’exprimer, et le mot écrit a été la première forme de fixer et diffuser la pensée. Le livre est donc le premier moyen "technique" de communication. Mais, ne tombons pas dans l’erreur, car "premier" ne signifie pas "unique", et naturellement l’évolution historique y a ajouté d’autres techniques. Ces nouveaux moyens ne sont pas nécessairement meilleurs que le précédent, mais ils ne sont pires non plus.
Il y a longtemps qu’on assiste à la polémique apocalyptique qui accuse le cinéma, d’abord, et la télévision, après, de réduire le nombre de ceux qui se comptent parmi les adeptes du livre. Ces philosophes catastrophistes ont pardonné à contrecœur le péché original du cinéma car il a atteint, malgré sa relative jeunesse, des œuvres d’une telle maturité thématique et esthétique qu'elles sont comparables à la grande littérature. En ce qui concerne la télévision, son niveau de qualité est plus discutable mais personne ne peut nier sa capacité de diffusion et son potentiel didactique, souvent victime d’un mauvais usage.
D’autre part, je crois que ni les plus optimistes défenseurs du livre peuvent encore maintenir qu’avant l’apparition des médias audiovisuels on lisait davantage. Il y a des gens qui lisent malgré la télé et le cinéma et d’autres qui ne liraient jamais bien que ceux-là n’existent pas. Les publics potentiels des différentes formes de communication font souvent partie des ensembles qui n’ont pas de point commun. Et voici le vrai problème, car il faudrait les mettre en rapport afin qu’ils soient capables de choisir.
Le défi n’est donc pas de blâmer la télévision et le cinéma mais, d’une part, travailler pour que ces médias deviennent intellectuellement plus engagés et, d’autre part, exercer une tâche pédagogique qui mette l’accent sur l’apprentissage de la lecture de l’image. On nous apprend bien ainsi quelles sont la bonne littérature ou la bonne musique et comment décoder leurs langages particuliers. Alors, pourquoi nous nierait-on le droit d’apprendre à lire l’image, d’être capables de distinguer les bonnes images parmi l’énorme quantité de stimulations de ce genre que nous recevons jour après jour ? C’est en devenant compétents en tant que critiques du mot écrit et de l’image que nous serons capables d’exiger des produits de qualité et de faire notre choix. On pourrait ainsi en finir avec cette absurde séparation du potentiel de communication humain.
Décembre 2001 (révisé en janvier 2008).