
Il y a tout juste trois ans que vous nous avez quittés, et pourtant, votre présence – ou plutôt votre absence – continue de se faire sentir. Votre départ à 91 ans, bien qu'attendu, n'en fut pas moins douloureux pour ceux qui, comme moi, aimons le cinéma et le théâtre, deux domaines dans lesquels vous avez excellé pendant plus de soixante ans. J'ai longtemps envisagé de vous écrire une lettre improbable, posthume, mais je me suis senti prétentieux et ridicule et j'ai fini par désister. Trois ans après, je tiens encore à "vous parler", car comme d'autres parlent à leurs dieux, je peux sans honte m'adresser à mes idoles, à ceux qui, comme vous, avez rendu mon existence culturelle infiniment plus intéressante. Acceptez donc cette lettre tardive comme une modeste façon de revisiter l'itinéraire irrégulier et désordonné de ma propre admiration.
Je vous ai découvert, comme tant d'autres sans doute, dans Un homme et une femme, de Claude Lelouch. Ce fut un coup de foudre cinématographique, une révélation de la puissance d'un regard, d'un silence, d'une présence. Vous étiez alors le jeune homme capable de porter la complexité des sentiments avec une évidence désarmante. Dans ce film, l'un des préférés de mon année de naissance – 1966 –, vous aviez déjà 36 ans et veniez de franchir le seuil de votre consolidation artistique au cinéma. Avec ce rôle, vous êtes devenu mon acteur "beau" français préféré, d'une beauté moins évidente que celle d'un Delon, certes, mais tellement plus mystérieuse, plus ambiguë, qui captivait sans jamais s'imposer. Je sais que vous aviez été un homme à femmes. J'espère que vous aviez été aussi un compagnon respectueux et irréprochable.
Plus tard, bien que chronologiquement antérieur, c'est dans Il sorpasso, de Dino Risi, que vous m'avez confirmé votre immense talent. Face à un mattatore comme Vittorio Gassman, vous ne déméritiez pas, vous brilliez d'une lumière différente, plus contenue, plus nuancée, démontrant déjà cette capacité à jouer en finesse, à faire exister l'intériorité. Et cela, malgré un détail technique et à la fois artistique majeur, car même doublé en italien, votre interprétation était d'un naturel à couper le souffle, d'une justesse qui transcendait la barrière de la langue. Je découvrirais plus tard que les Alpes n'étaient une frontière ni à votre art ni à votre popularité à l'écran.
Vous ne vous êtes pas limité à un genre, et j'ai admiré votre capacité à naviguer entre eux. Votre rôle dans le spaghetti western Il grande silenzio, de Sergio Corbucci, était atypique, une performance physique d'un mutisme éloquent. Quelques années après, dans le polar Flic Story, vous avez tenu tête à Alain Delon avec une froideur calculée, tandis qu'avec Romy Schneider dans le drame bellico-romantique Le Train, de Pierre Granier-Deferre, vous avez exploré la tendresse et la survie dans la tourmente de la guerre. La même tendresse que vous déployiez dans Ma nuit chez Maud, d'Éric Rohmer. Et que dire de votre présence incisive dans l'un des meilleurs thrillers politiques que j'aie vus, Z de Costa-Gavras, un titre indispensable, ou encore dans L'attentat, d'Yves Boisset, où votre intelligence de jeu était au service de la critique sociale et la dénonciation politique.
La maturité vous a offert des rôles d'une intensité rare, des personnages porteurs de nuances subtiles et souvent sombres, comme dans Passione d'amore, d'Ettore Scola, où vous incarniez un vrai diable, ou dans Trois couleurs : Rouge, de Krzysztof Kieslowski – à mon avis, le meilleur film de la trilogie – où votre présence était une énigme fascinante. Mais c'est dans Amour, de Michael Haneke, que vous avez sans doute atteint l'apogée de cet art de l'épure, de cette profondeur psychologique qui ne craint pas d'explorer la fragilité ultime de l'être humain. Votre performance était un déchirement, une leçon de vie et de finitude qui m'a profondément marqué à vie. Et à mort.
Ah, la mort, vous l'avez bien connue cette garce, et c'est à cause d'elle que j'ai appris à vous admirer au-delà de l'artiste que vous étiez : Trintignant, l'homme de force tranquille face aux épreuves les plus intolérables, capable de surmonter la perte de deux filles, l'une dans l'enfance, l'autre victime de la violence machiste, témoigne d'une résilience qui force le respect et donne une dimension nouvelle à votre art.
Je n'ai que deux regrets par rapport à votre carrière. L'un est cinématographique et l'autre théâtral : le premier est le fait que vous n'ayez pas travaillé plus avec François Truffaut, un de mes cinéastes de référence. Je suis d'ailleurs entièrement d'accord avec ce que vous lui avez dit un jour : «J'aurais pu faire de vous en mieux». Une boutade, peut-être, mais qui sous-entendait tant de possibilités inexplorées – je vous vois jouant le rôle de Truffaut dans L'Enfant sauvage et La Chambre verte, même si vous ne l'avez pas fait –, et même si Vivement dimanche! n'était pas la meilleure œuvre du réalisateur de Les 400 coups, j'y tiens puisqu'elle reste votre seule collaboration.
Mon deuxième regret, scénique, est celui de n'avoir pas pu vous voir sur les planches, d'assister à la magie de votre incarnation théâtrale. Je sais que vous avez débuté au Festival d'Avignon, dans votre Provence natale, un paysage si semblable à celui de ma Catalogne. L'année de votre mort, j'ai cherché votre trace dans la ville des Papes, un écho de vos premiers pas sur scène, et j'ai imaginé vos promenades de vieil homme dans les rues d'Uzès, charmante ville où vous avez vécu vos dernières années et où je me suis procuré, en sorte d'hommage, le beau livre Jean-Louis Trintignant: Dialogue entre amis.
J'ai eu l'occasion de lire cet ouvrage et d'écouter des interviews que vous avez accordées au fil des ans, ma préférée étant celle qui a été enregistrée à la Cinémathèque Française après votre passage en 2012. Votre modestie, si palpable, m'a frappé. Elle m'a conforté dans cette idée que souvent, les plus grands esprits sont ceux qui se parent le moins d'artifices, qui restent les plus humbles. Et c'est pourquoi, Monsieur Trintignant, je vous remercie pour ce legs cinématographique immense, pour avoir été un interprète d'une telle intelligence et pour avoir su, par votre seule présence à l'écran, nous inviter à réfléchir sur les contradictions, les beautés et les tragédies de l'existence.
Avec toute ma gratitude et mon admiration, sachez que je continuerai à découvrir vos travaux et à revoir sans modération vos chefs-d'œuvre.
Un spectateur,
Juin 2025.